Si votre proche ne vous rembourse jamais et que vous n’avez aucun écrit, la loi québécoise vous place dans une position presque intenable : c’est à vous de prouver qu’il s’agissait bel et bien d’un prêt, et non d’un cadeau — un fardeau de preuve difficile à porter quand le seul témoin de la transaction est un virement bancaire portant la mention « aide » ou rien du tout. Le Code civil du Québec reconnaît les prêts entre proches même sans contrat formel, une tolérance qui reflète une réalité humaine : exiger un contrat signé de son propre enfant ou d’un ami proche peut sembler déplacé, voire insultant. Mais cette tolérance a ses limites : au-delà de 1 500 $, un contrat ne peut généralement être prouvé que par écrit, sauf exception reconnue pour les relations familiales. Un autre piège méconnu guette les prêteurs patients : une dette se prescrit après trois ans, et contrairement à une croyance répandue, envoyer une simple mise en demeure n’arrête pas ce compteur. Ce guide explique comment structurer un prêt à un proche pour protéger à la fois votre argent et votre relation, ainsi que les implications fiscales à connaître.
Prêter de l’argent à un proche mêle inévitablement les considérations financières et affectives, une combinaison qui rend ce type de transaction particulièrement délicate. Ce guide vous aide à formaliser cette entente de façon à protéger vos intérêts sans pour autant transformer un geste de générosité en une négociation contractuelle froide.
Note : cet article présente les principes généraux du droit civil québécois applicables aux prêts entre particuliers. Pour un montant important ou une situation complexe, consultez un notaire ou un avocat.
Sommaire
- Prêt ou don : la distinction cruciale
- L’écrit : pourquoi il protège tout le monde
- Le délai de prescription de trois ans
- Les règles fiscales d’attribution
- Ce qui arrive au décès du prêteur
- Les bonnes pratiques avant de prêter
- Les erreurs à éviter
- Questions fréquentes
Prêt ou don : la distinction cruciale
Avant d’aborder les aspects pratiques, comprenons la distinction juridique fondamentale qui détermine tout le reste : ce qui différencie un prêt d’un simple don.
La définition légale du prêt. Selon le Code civil du Québec (article 2314), le prêt est un contrat par lequel une personne, le prêteur, remet une somme d’argent à une autre, l’emprunteur, qui s’oblige à la lui rembourser. Le don, à l’inverse, transfère l’argent sans obligation de retour.
Le fardeau de preuve, un enjeu central. Quand un proche refuse de rembourser, sa défense est presque toujours la même : « ce n’était pas un prêt, c’était un cadeau ». Cette distinction est cruciale, car celui qui réclame le remboursement doit établir l’existence du prêt — la remise de l’argent et l’engagement de le rendre. À l’inverse, celui qui invoque un cadeau doit démontrer l’intention réelle de donner, puisque le don ne se présume jamais.
Pourquoi cette distinction favorise théoriquement le prêteur. En théorie, le fait que le don ne se présume pas signifie qu’un emprunteur qui prétend avoir reçu un cadeau doit lui-même apporter cette preuve. En pratique, sans aucune documentation, cette bataille de preuves devient difficile à trancher clairement pour l’une ou l’autre des parties.
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L’écrit : pourquoi il protège tout le monde
Voici pourquoi, malgré l’inconfort que cela peut représenter, documenter un prêt entre proches protège en réalité les deux parties, pas seulement le prêteur.
Le seuil de 1 500 $. Le Code civil du Québec pose une règle générale (article 2862) : au-delà d’un montant de 1 500 $, un contrat ne peut en principe être prouvé que par écrit. En dessous de ce seuil, un témoignage ou un ensemble d’indices convergents peut suffire.
L’exception reconnue pour les relations familiales. Une exception importante existe spécifiquement pour les prêts entre proches : l’impossibilité morale de se procurer un écrit (article 2861). Les tribunaux admettent que, dans un contexte familial ou amical, exiger un contrat signé aurait pu sembler déplacé, voire insultant — une réalité humaine que le droit reconnaît explicitement.
Pourquoi compter sur cette exception demeure risqué. Même si cette exception existe, s’y fier reste une stratégie fragile : elle exige de convaincre un tribunal, après coup, que l’absence d’écrit était justifiée — une démarche incertaine comparativement à la simplicité d’avoir simplement documenté l’entente dès le départ.
Ce que devrait contenir une reconnaissance de dette. Une reconnaissance de dette, signée à tout le moins par l’emprunteur, devrait préciser : le montant exact prêté, la durée du prêt, les modalités de remboursement (en un ou plusieurs versements), la date d’échéance, et le taux d’intérêt applicable, le cas échéant.
Un document qui protège la relation, pas seulement l’argent. Contrairement à l’intuition, un écrit clair réduit souvent les tensions futures plutôt que de les créer : il élimine l’ambiguïté qui mène généralement aux malentendus et aux conflits familiaux les plus douloureux, précisément parce que chacun se souvient différemment d’une entente purement verbale après plusieurs mois ou années.
Le délai de prescription de trois ans
Voici un piège juridique méconnu, qui peut faire perdre définitivement le droit de réclamer un remboursement, même légitime.
La règle de la prescription. Une dette se prescrit après trois ans (article 2925 du Code civil du Québec), à compter du moment où le remboursement devenait exigible. Passé ce délai sans avoir agi, le débiteur peut simplement opposer la prescription et ne plus rien devoir, légalement.
Un réflexe répandu, mais inefficace. Une erreur fréquente consiste à croire qu’envoyer une mise en demeure (une lettre formelle réclamant le paiement) arrête le compteur de la prescription. Ce n’est pas le cas — une simple demande écrite, sans action judiciaire, ne suspend pas ce délai.
Ce qui interrompt réellement la prescription. Seuls certains événements précis font repartir le délai de trois ans à neuf : un remboursement partiel effectué par l’emprunteur, ou une reconnaissance claire de la dette par ce dernier (article 2898), ou encore le dépôt d’une poursuite judiciaire dans les délais.
La conséquence pratique. Si vous laissez traîner une situation par pudeur ou par espoir que votre proche remboursera éventuellement de lui-même, vous risquez de perdre votre recours légal bien avant d’avoir renoncé à espérer un remboursement. Une réclamation formelle, dans les délais appropriés, demeure la seule façon fiable de préserver vos droits.
Les règles fiscales d’attribution
Voici un aspect fiscal souvent ignoré, particulièrement pertinent lorsque le proche à qui vous prêtez utilise les fonds pour générer un revenu ou un gain.
Le principe de base. Un don ou un prêt d’argent n’entraîne aucun impact fiscal en soi. C’est plutôt l’utilisation qui en est faite qui peut avoir des conséquences fiscales pour le prêteur, selon un mécanisme appelé les règles d’attribution.
Quand ces règles s’appliquent. Si la personne à qui vous prêtez ou donnez de l’argent (une personne liée, comme un conjoint ou un enfant mineur) utilise ces fonds pour générer un revenu de placement, ce revenu peut être « attribué » de nouveau à vous, le prêteur, aux fins fiscales — plutôt que d’être imposé entre les mains de l’emprunteur.
Les situations qui échappent à ces règles. Un prêt ou un don destiné à couvrir des dépenses de consommation courante (loyer, épicerie, dépenses personnelles) n’est pas assujetti à ces règles d’attribution. De même, un prêt destiné à financer le démarrage d’une entreprise par l’emprunteur, générant un revenu d’entreprise plutôt qu’un revenu de placement, échappe généralement aussi à ce mécanisme.
Comment éviter l’attribution pour un prêt de placement. Si vous prêtez de l’argent à un proche spécifiquement pour qu’il investisse, une stratégie reconnue consiste à charger un taux d’intérêt au moins équivalent au taux prescrit par l’Agence du revenu du Canada, ajusté trimestriellement. Le prêteur doit alors déclarer les intérêts reçus comme revenu, et l’emprunteur doit effectivement payer ces intérêts chaque année (généralement avant la fin janvier de l’année suivante) pour que cette stratégie demeure efficace.
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Ce qui arrive au décès du prêteur
Voici un aspect de planification successorale souvent négligé : que devient un prêt consenti à un proche si le prêteur décède avant d’être remboursé.
Le prêt devient un actif de la succession. Si vous décédez avant d’avoir été remboursé, la créance (le droit d’être remboursé) entre dans l’actif de votre succession, et se transmet à vos héritiers, qui peuvent alors en réclamer le paiement à l’emprunteur.
Un enjeu potentiel entre héritiers. Cette situation peut créer des tensions si l’emprunteur est aussi l’un des héritiers : doit-il rembourser sa dette avant le partage de la succession, ou cette somme sera-t-elle simplement déduite de sa part d’héritage? Une clarification explicite de vos intentions, idéalement dans votre testament, évite ce type d’ambiguïté pour vos proches.
L’importance de documenter vos intentions à long terme. Si vous prêtez une somme importante avec l’intention implicite de ne jamais réellement en exiger le remboursement de votre vivant, clarifiez cette intention par écrit — sans quoi vos héritiers pourraient légalement exiger un remboursement que vous n’aviez jamais réellement envisagé de réclamer.
Les bonnes pratiques avant de prêter
Voici les questions à vous poser avant de vous engager, pour prendre une décision réfléchie plutôt qu’impulsive.
Déterminer à quoi servira l’argent. Comprendre l’objectif précis du prêt vous aide à évaluer la pertinence de la demande et, potentiellement, à structurer les modalités de remboursement en fonction de ce projet spécifique.
Évaluer la situation financière de l’emprunteur. Avant de prêter, prenez le temps de comprendre la capacité réelle de remboursement de votre proche, plutôt que de vous fier uniquement à la confiance relationnelle.
Faire le point sur votre propre situation financière. Ne prêtez jamais une somme dont vous auriez vous-même besoin à court ou moyen terme. Un prêt à un proche ne devrait jamais compromettre votre propre fonds d’urgence ou votre stabilité financière.
Fixer les modalités de remboursement avant d’effectuer le prêt. Établissez clairement l’échéancier, plutôt que de laisser cette question en suspens dans l’espoir qu’elle se résoudra d’elle-même une fois l’argent transféré.
Considérer l’instauration d’un taux d’intérêt. Même modeste, un taux d’intérêt peut clarifier la nature réelle de la transaction (un prêt, pas un don), tout en respectant les règles fiscales applicables si l’argent sert à générer un revenu.
Évaluer honnêtement les risques pour la relation. Demandez-vous ce qui se passerait, concrètement, si le remboursement ne survenait jamais — seriez-vous en mesure d’accepter cette perte sans que cela ne détruise votre relation avec ce proche?
Le réflexe à adopter : avant de remettre l’argent, prenez quinze minutes pour rédiger ensemble, même de façon simple, les modalités essentielles du prêt : montant, date de remboursement, et modalités précises. Ce document n’a pas besoin d’être formel ou notarié pour avoir une valeur réelle — un courriel confirmé par les deux parties, ou une note manuscrite signée, suffit souvent. Ce geste, qui prend quelques minutes à peine, peut faire toute la différence entre un différend résolu simplement et un conflit familial prolongé, des années plus tard, quand les souvenirs de chacun sur les modalités originales auront inévitablement divergé.
Les erreurs à éviter
Erreur 1 — Prêter une somme importante sans aucun document écrit. Au-delà de 1 500 $, l’absence d’écrit vous place dans une position de preuve difficile si votre proche prétend plus tard qu’il s’agissait d’un cadeau.
Erreur 2 — Croire qu’une mise en demeure suffit à préserver votre recours. Seuls un remboursement partiel, une reconnaissance claire de la dette, ou le dépôt d’une poursuite dans les délais interrompent réellement la prescription de trois ans.
Erreur 3 — Ignorer les règles d’attribution fiscales si l’argent sert à générer un revenu de placement. Un prêt sans intérêt à un proche destiné à l’investissement peut entraîner que le revenu généré vous soit attribué fiscalement, sauf structuration appropriée avec un taux d’intérêt adéquat.
Erreur 4 — Prêter une somme qui compromettrait votre propre stabilité financière. Ne prêtez jamais un montant dont vous pourriez vous-même avoir besoin à court ou moyen terme, peu importe la confiance que vous accordez à l’emprunteur.
Erreur 5 — Ne pas clarifier le sort d’un prêt non remboursé dans votre planification successorale. Sans directives claires, un prêt non remboursé au moment de votre décès peut créer des tensions entre héritiers, particulièrement si l’emprunteur fait aussi partie de la succession.
Erreur 6 — Laisser traîner une situation de non-remboursement par pudeur. Attendre trop longtemps avant d’agir peut vous faire perdre votre recours légal en raison de la prescription, même si vous n’avez jamais renoncé personnellement à espérer un remboursement.
Questions fréquentes
Dois-je absolument avoir un contrat écrit pour prêter de l’argent à un proche au Québec ?
Au-delà de 1 500 $, un contrat ne peut généralement être prouvé que par écrit, selon le Code civil du Québec. Une exception existe pour les relations familiales où l’obtention d’un écrit aurait pu sembler déplacée, mais s’y fier reste risqué comparativement à simplement documenter l’entente dès le départ.
Quelle est la différence entre un prêt et un don sur le plan légal ?
Un prêt implique une obligation de remboursement, tandis qu’un don transfère l’argent sans retour. Celui qui réclame un remboursement doit prouver l’existence du prêt; celui qui invoque un don doit démontrer l’intention réelle de donner, puisque le don ne se présume jamais.
Combien de temps ai-je pour réclamer le remboursement d’un prêt à un proche ?
La dette se prescrit après trois ans à compter du moment où le remboursement devenait exigible. Contrairement à une croyance répandue, envoyer une mise en demeure n’arrête pas ce délai — seuls un remboursement partiel, une reconnaissance claire de la dette, ou une poursuite judiciaire déposée à temps l’interrompent réellement.
Un prêt à un proche a-t-il des conséquences fiscales ?
Le prêt lui-même n’a généralement aucun impact fiscal direct. Cependant, si l’emprunteur utilise les fonds pour générer un revenu de placement, les règles d’attribution peuvent faire en sorte que ce revenu vous soit attribué fiscalement, sauf si vous chargez un taux d’intérêt au moins équivalent au taux prescrit par l’Agence du revenu du Canada.
Que devient un prêt non remboursé si le prêteur décède ?
La créance entre dans l’actif de la succession du prêteur et se transmet à ses héritiers, qui peuvent en réclamer le paiement. Si vous n’avez pas l’intention réelle d’exiger un remboursement de votre vivant, clarifiez cette intention par écrit pour éviter toute ambiguïté pour vos proches.
Que devrait contenir une reconnaissance de dette entre proches ?
Idéalement, le montant exact prêté, la durée du prêt, les modalités de remboursement, la date d’échéance, et le taux d’intérêt applicable, le cas échéant. Le document devrait être signé à tout le moins par l’emprunteur.
Un prêt sans intérêt à un proche est-il permis ?
Oui, c’est une pratique courante et légale. Mentionnez toutefois explicitement dans votre entente que le prêt est consenti sans intérêt, pour éviter toute ambiguïté sur la nature de la transaction, particulièrement si un litige survenait plus tard sur les modalités convenues.
Sources officielles
- Code civil du Québec
- Éducaloi — droits et obligations en matière de prêt
- Règles d’attribution — Agence du revenu du Canada
- Ministère de la Justice du Québec
Cet article a une visée informative et ne constitue pas un conseil juridique ou fiscal personnalisé. Les règles présentées reflètent le droit civil québécois général et peuvent comporter des nuances selon votre situation précise. Pour un montant important ou une situation complexe, consultez un notaire, un avocat ou un fiscaliste. Pour en savoir plus sur notre démarche, consultez notre méthodologie éditoriale.

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